Les manipulatrices (femmes fatales, femmes de pouvoir...). Questions de femmes, juin 2005


 

[Un certain type de violence féminine, aussi redoutable que difficilement décelable]

 

Les manipulatrices (femmes fatales, femmes de pouvoir…)

 Ce sont des femmes fatales au sens propre du terme, capables de faire basculer le destin de ceux qui croisent leur chemin. Ces Mata Hari d’aujourd’hui s’attaquent à des hommes de pouvoir auxquels elles font perdre la tête.
 
Par Catherine Siguret
 
Mata Hari, cette célèbre danseuse de cabaret devenue une brillante espionne à la solde de l’ennemi allemand, Christine Deviers-Joncours, la maîtresse du beau banquier Stern, le personnage fictif d’Isabelle Adjani dans L’été meurtrier ou de Madame de Merteuil dans Les liaisons dangereuses, qu’ont-elles en commun dans l’imaginaire collectif, au-delà de la réalité des faits, cela étant précisé afin d’éviter tout procès ? Elles s’attaquent à des hommes de pouvoir et leur tournent la tête au point de tout en obtenir, ou beaucoup : des secrets d’Etat, des centaines de mètres carrés et des contrats à plusieurs millions de dollars, les clefs d’un secret de famille, une puissance perverse de marionnettiste toute-puissante. Elle font vaciller le monde , semblent dotées d’une froideur calculatrice à toute épreuve, de pouvoirs magiques aussi pour attirer la proie dans leurs filets, tout cela qui les rend fascinantes et haïssables aux yeux des femmes. Qui sont-elles ? Comment font-elles ? Peut-on se lancer dans le « métier » sur le tard ? Comment les hommes peuvent-ils être aussi dupes et le sont-ils ? Il était temps de diligenter une enquête sur ces icônes de la captation du mâle dont la première était … Eve évidemment ! Des spécialistes du « cerveau » et de la sexualité * ont bien voulu collaborer.
 
Portrait robot de la Mata Hari
 
Physiquement, chacun s’entend à dire que Mata Hari (1876-1817) elle-même n’était pas d’une grande beauté, ni d’une extrême jeunesse puisqu’elle affichait une bonne trentaine d’années à l’heure où elle sévit le plus. Toutes sont des femmes brunes, mûres, vêtues sobrement, pas provocantes, très loin du prototype sexuel actuel « blondes-bronzées-siliconées-se baladant semi nues avec un piercing brésilien ». Tous nos spécialistes s’accordent : les hommes ne se laisseraient pas manipuler céréébralement par une fille qui éveille chez eux avant tout la pulsion sexuelle, mêlée d’une répulsion rapide pour la « fille facile » ou « bimbo de service », quand elle n’éveille pas chez eux le soupçon : ne va-t-elle pas me « planter » ? Consommation et manipulation semblent même antinomiques. Sylvain Mimoun parle d’un « défi entendu par l’homme de la femme difficile à avoir », contrairement à « la fille jeune qu’ils croient pouvoir contrôler trop facilement », poursuit Sophie Cadalen. Patrick Lemoine va jusqu’à voir dans une « ultrapudeur une stratégie de séduction chez des femmes archi cortiquées », autrement dit très intelligentes. Malines comme elles sont, elles ne jouent donc pas sur un tableau qui n’est pas le leur. Mais l’intelligence n’ayant jamais séduit un homme dans l’heure, c’est le « magnétisme » que leur attribue Patrick Lemoine, évoquant l’émanation de phéromones. Reste à savoir d’où vient ce magnétisme et comment le cultiver, car qui n’a jamais eu l’ambition démesurée de tourner la tête d’un homme ? Qu’elle m’écrive !
 
Leur atout majeur ? Un parfum de vécu !
 
 Tous les personnages cités ayant réellement existé ont des points communs : un mariage de jeunesse à moins de 21 ans, un mariage prestigieux aux alentours de la trentaine, qui donne un nom et un rôle social, des enfants de l’un ou de l’autre, puis des amants, comme si avant de faire carrière en « Mata Hari », il fallait être épouse et mère. Le contraire d’une executive woman en tailleur ! « Pas faux ! » confirment les spécialistes. L’homme est rassuré par l’épaule maternelle, loin de l’image de la « tueuse » ; et la vie d’épouse passée, en plus d’avoir fait perdre une certaine naïveté, renvoie l’image de l’équilibre conjugal possible. Expertes en psychologie, les Mata Hari savent suffisamment inquiéter l’homme par leur mystère pour lui donner envie de « jouer la partie », tout en l’assurant qu’il ne lui arrivera rien… à tort. Ces femmes ont gagné leur assurance comme on gagne ses galons, à l’ancienneté, et c’est leur côté « je n’ai plus rien à prouver » qui les rend majestueuses au milieu d’une assistance, « ne quêtant pas les regards des hommes, et voyant si peu leurs comparses femmes qu’elles les en occultent , décrit Sophie Cadalen. Elles arrivent quelque part et on ne voit plus qu’elles » ; on ne « sent » plus qu’elles, précise Patrick Lemoine, qui pense soudain aux louves dominantes : quand il y en a une dans une meute, les autres n’ovulent plus ! Voilà qui peut rappeler aux femmes l’ambiance de certaines « soirées avec louve », mais si nous, les femmes, les détectons, pourquoi pas les hommes ?
 
Les hommes sont-ils si balourds qu’ils tombent dans le panneau ?
 
Oui… et non. Les hommes sont effectivement happés, ils approchent et c’est là qu’elles savent les apprivoiser, « n’en faisant pas trop, ce qui inviterait à la méfiance, explique Sylvain Mimoun, mais assez pour que ça marque le mâle ». Elles donnent dans le « court et fort », boire une gorgée dans la coupe de la proie avant de lui tourner les talons, par exemple. C’est bien le cerveau masculin qui est capté, tout à fait au-delà du corps et avant : ce qui les excite, d’avis général, c’est le défi. Et ce qui les perd après n’est pas leur « zigounette » mais leur ego : jamais une femme ne les déstabilisera eux, des hommes de pouvoir ! Ils voient un challenge à leur mesure, version sentiment. Ils ne sont pas « si » balourds qu’ils en deviennent aveugles, mais très prétentieux, au point d’être certains de remporter la partie ! La suite des opérations, au lit, n’est plus qu’un « jeu d’enfant » : inutile de prêter aux Mata Hari des talents sexuels particuliers, car, comme le souligne Sylvain Mimoun, « nous ne sommes plus au temps où seules les courtisanes s’adonnaient à telle ou telle pratique : aujourd’hui, tout le monde fait la même chose, avec plus ou moins d’habileté, mais la technique n’a rien à voir avec l’attachement en question ! En revanche, elles savent rappeler par la suite au téléphone un détail qui rend fou, bien conscientes que les hommes peuvent fantasmer sur un instant vingt ans après, pas sur un acte hors du commun mais accompli dans un lieu hors du commun : par exemple, ce peut même être un mot dit à ce moment-là ». L’art du détail qui fait mouche est bien plus performant que l’artillerie lourde, et elles le savent. Rusées et patientes, elles guettent tapies dans l’ombre au lieu de jouer les « groupies-harpies-folles de lui », comme certaines d’entre nous… si nous laissons notre naturel prendre le dessus.
 
Le sado-masochisme du couple infernal
 
Le schéma de base semble simple : Monsieur est riche et puissant, en sorte que Madame puisse en espérer quelques avantages, matériels ou narcissiques, et Madame est une experte pour attirer la proie. Mais au bout de quelques semaines, mois ou années, les choses se gâtent. Au départ Mata Hari joue, en mission commandée : lui ne joue pas, sauf à se laisser guider dans des chemins inexplorés comme faire semblant de ne pas avoir le pouvoir, ou de le déléguer. Sophie Cadalen explique : « Avoir le pouvoir peut être l’exercice social quotidien vu comme le contraire de la jouissance », alors cette femme dotée d’une main de fer dans un gant de velours est l’occasion idéale de « ne plus tenir » (un rôle, une entreprise, une banque) et se laisser jouir. Est-ce un hasard si c’est en tenue sado-masochiste que le banquier Stern est mort sous les balles de sa maîtresse ? Peu importe le motif, un jeu de pouvoir était bien mis en place, le problème du jeu étant que qu’il peut tourner au drame : le faux soumis se rebelle, ou la manipulatrice s’effondre, au choix. 
 
Les Mata Hari finissent mal, en général
 
 Mata Hari a été fusillée au petit matin pour collusion avec l’ennemi, Christine Deviers-Joncours a goûté à la prison et perdu ses mètres carrés, la maîtresse du banquier est en prison, Isabelle Adjani devient folle, bouclée à l’asile à la fin du film, Madame de Merteuil se meurt dans les douleurs terribles de la syphilis. Eve est nue (moindre mal). En général, à l’ivresse de la toute-puissance succèdent la punition ou « l’erreur qui tue », la crise, la goutte d’eau qui fait déborder le vase, tout simplement parce que vient un moment dans la relation où il faut baisser les armes. On ne peut pas vivre en se maîtrisant ad vitam aeternam, ni d’un côté, ni de l’autre. Mata Hari peut s’amadouer ou tomber sur un coriace, ou encore être découverte : l’homme qui pouvait l’aimer, à l’origine, découvrant la manipulation ou y voyant soudain un degré de trop, se met à son tour à la manipuler ou à se venger. Chez Hegel, philosophe du XIXe siècle et bon psy avant l’heure, ça s’appelle « la dialectique du maître et de l’esclave » : on encaisse, on encaisse, et un jour on se révolte ! Il faut reconnaître que si elles perdent les hommes ou les esquintent, elles en sortent elles-mêmes rarement intactes. En admettant qu’aucun fléau ne vient interrompre sa course, on sait que Mata Hari ne peut vieillir sereinement : l’âge venant, l’échec la guette, et la colère de l’impuissance qui va avec.
 
La Mata Hari est-elle maîtresse d’elle-même ou victime d’elle-même ?
 
Patrick Lemoine est seul à penser que les Mata Hari peuvent être impeccablement professionnelles jusqu’au bout, menant leurs missions les unes après les autres sans dérapage, de la même façon qu’une prostituée ne tombe jamais amoureuse de son client. Sylvain Mimoun estime en revanche qu’elles ne marchandent pas leur corps, étant avant tout femmes de tête, et qu’elles ne se tiennent pas à l’abri de prendre plaisir à la relation sexuelle, à la teneur des rencontres, à l’intelligence de l’autre, et ainsi à s’attacher contre toute attente. « On ne maîtrise pas la relation, et surtout on ne se maîtrise déjà pas soi », explique Sophie Cadalen, qui met le doigt sur le cœur du problème : est-on machiavélique par choix ou par nature ? Nos spécialistes s’entendent pour dire qu’il y a de l’hystérie dans la Mata Hari, comme un peu en chacun d’entre nous, névrose qui consiste à croire que l’on veut ceci pour finalement n’en rien faire ou se mettre à haïr de l’avoir eu ! Et psychanalytiquement, on peut aller plus loin encore : ce que ces femmes dites « fatales » rêvent d’avoir et n’ont pas, c’est le sexe de l’homme qu’elles ne garderont jamais tout à fait en elles, rendu particulièrement désirable quand il est matérialisé sous forme de pouvoir ou d’argent. La Mata Hari serait, vue sous cet angle, une femme plus à plaindre qu’à haïr, ce que nous ne manquerons pas de faire la prochaine fois que l’une d’elles menacera notre couple ! Mais Patrick Lemoine enfonce tout de même le clou, et ça fait froid dans le dos : « Les femmes qui contrôlent tout, elles-mêmes comme l’homme, les vraies machiavéliques, moi je suis sûr que ça existe ! » Brrr…
 
* Merci pour leur collaboration à Sylvain Mimoun, andrologue et psychoclinicien, auteur de Sexe et sentiments, version hommes et Sexe et sentiments, version femmes, Albin
Michel, 2004 ; à Sophie Cadalen, psychanalyste et auteur de Rêves de femmes, faut-il oser les fantasmes ?, Leduc Editions, 2005, et à Patrick Lemoine, psychiatre et auteur de Séduire, Editions Robert Laffont, 2002
 
Catherine Siguret, Questions de femmes, juin 2005, pp.42-44 


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